4. Phonétique

La phonétique est la science des sons langagiers tels qu'ils existent dans la réalité et que nous appelons des allophones. Cette science peut être abordée sous trois aspects différents: la production du son (phonétique articulatoire), la transmission des sons par les airs (phonétique acoustique) et la réception de ces sons par l'oreille de l'interlocuteur (phonétique auditive). La phonétique auditive est rarement étudiée sauf pour l'élaboration de traitements orthophoniques et dans certains cours spécialisés. La phonétique acoustique permet une description précise des sons, mais la variation qui survient est telle qu'il est plus aisé de décrire les sons articulatoirement puis d'en vérifier la structure acoustique. La phonétique acoustique est étudiée dans des cours plus avancés et nous n'en verrons ici que des rudiments. Nous ne discuterons ici que de phonétique articulatoire, c'est-à-dire l'étude des sons décrits par l'endroit où ils sont habituellement produits dans l'appareil phonatoire (l'ensemble des parties du corps qui servent à produire des sons langagiers: larynx, pharynx, bouche, nez, lèvres). En effet, il existe plusieurs façons de prononcer tous les sons de toutes les langues connues. Cependant, il y a une certaine régularité dans la façon de les prononcer par la population générale. Nous utilisons ici l'alphabet phonétique international (API) pour représenter ces sons. Bien qu'il existe d'autres systèmes (le système américain entre autre), nous favorisons l'API parce qu'il est en voie de devenir le standard international et parce que c'est le système utilisé dans la plupart des dictionnaires (certains dictionnaires de langue anglaise utilisent le système américain). Le livre Phonetic Symbol Guide de G.K. Pullum & W.A. Ladusaw (1986; Chicago: The University of Chicago Press) donne une vue d'ensemble des systèmes les plus fréquemment utilisés depuis le milieu du 20e siècle.

Les sons sont, d'un point de vue acoustique, des ondes, des vibrations. La vibration est obtenue lorsque l'air contenu dans les poumons est contraint à passer dans le larynx (qui comprend les cordes vocales). Les cordes vocales sont deux pièces de muscles qui se tendent et s'étirent au besoin. Lorsque la pression d'air s'accumule sous les cordes vocales, elles sont forcées de s'ouvrir partiellement; leur tension naturelle les amène ensuite à se refermer. La vitesse à laquelle les cordes vocales s'ouvrent et se referment produit une vibration d'une hauteur variable (appelée la fréquence fondamentale), selon la taille de l'appareil phonatoire de la personne. Les hommes ont une fréquence fondamentale moyenne d'environ 150hz (un hertz équivaut à une vibration par seconde, donc 150 vibrations par secondes). Les femmes ont une fréquence fondamentale moyenne d'environ 250hz et les enfants d'environ 350hz.

                            

Si le son produit par les cordes vocales était entendu directement, le son serait alors un son périodique qui ressemblerait à "eh" qui est grave et mal défini mais régulier. Pour produire les autres sons de la langue (appelés allophones), le son doit être transformé par les différentes parties de l'appareil phonatoire. Avant de nous avancer d'avantage dans la description des sons, spécifions tout de suite que les allophones sont divisés en deux classes majeures: les voyelles et les consonnes. Il existe deux différences essentielles qui distinguent les voyelles des consonnes. D'abord, les voyelles sont toujours prononcées avec la bouche relativement plus ouverte que pour les consonnes. Ensuite, la place que chacun prend dans la syllabe est différente: les voyelles constituent le centre, le noyau de la syllabe (sans voyelle, pas de syllabe) alors que les consonnes sont périphériques à la voyelle. Les voyelles et les consonnes sont décrites par des étiquettes différentes. Nous commencerons d'abord par décrire les consonnes puis les voyelles. Mentionnons aussi que nous étudierons ici les classes de sons plutôt que l'ensemble des variations possibles, ce qui est trop vaste pour un cours d'introduction. Il faut cependant se rappeler que la prononciation réelle des allophones est grandement variable. Vous remarquerez aussi que les allophones sont présentés entre crochets [ ], comme par exemple pour décrire le son [u] du mot "où". Nous verrons plus loin qu'un autre symbole est utilisé en phonologie, les barres obliques / /.

A- consonnes

Commençons par le début. Quatre descripteurs sont utilisés pour décrire les consonnes: le mode articulatoire, le lieu d'articulation, la sonorité et la labialité. Nous les étudierons un à un.

Le mode articulatoire définit le degré de contact entre les articulateurs qui existe durant la prononciation d'une consonne. Les occlusives sont des allophones qui impliquent une fermeture complète de la bouche. Les consonnes nasales sont des occlusives mais elles ont la particularité d'impliquer une ouverture de la cavité nasale. Ceci se produit parce que la luette est décollée de la paroi pharyngale, laissant ainsi l'air s'écouler librement par le nez. Toutes les consonnes nasales sont sonores en français comme en anglais. Les fricatives sont des consonnes dont la prononciation entraîne très peu d'espace entre le haut et le bas de la bouche, provoquant une vibration continue et donc un bruit de friction. Les latérales sont prononcées en établissant un contact avec le centre de la langue contre le haut de la bouche et en laissant passer l'air de chaque côté de la langue. Les glides sont des consonnes pour lesquelles l'air sort presque librement (on les appelle aussi des semi-consonnes ou des semi-voyelles). Elles ressemblent aux voyelles mais elles ont des fonctions syllabiques totalement différentes. De plus, l'air est légèrement plus entravé pour les glides que pour les voyelles.

Le lieu d'articulation définit l'endroit où se produit une consonne. Vous réalisez sans doute que la consonne [p] se prononce avec les lèvres. Il est parfois difficile de sentir l'endroit où se prononce la plupart des sons, mais l'habileté se développe avec la pratique. Le tableau de la page précédente présente les lieux d'articulation les plus importants pour le français et l'anglais. Les consonnes bilabiales sont prononcées avec les deux lèvres en contact. Le consonnes labio-dentales sont prononcées par un contact de la lèvre du bas avec les dents du haut. Les dentales impliquent un contact entre la langue et les dents du haut. Les alvéolaires sont prononcées par un contact entre la langue et les alvéoles (le renflement directement derrière les dents du haut). Les palatales impliquent la langue et le palais dur. Les vélaires sont prononcées par un contact entre la langue et le voile du palais (le palais mou). Les uvulaires sont prononcées par un contact entre la langue et l'uvule (la luette). Les glottales impliquent un resserrement des cordes vocales avec ou sans vibration.

La sonorité des consonnes porte sur la présence ou l'absence de vibrations des cordes vocales durant la prononciation des consonnes. Il y a des consonnes sonores et des consonnes sourdes. Les sonores impliquent la vibration des cordes vocales alors que les cordes vocales ne vibrent pas pour les sourdes . Si vous touchez votre pomme d'Adam en prononçant successivement les mots "vous" et "fou", vous constaterez qu'il y a de la vibration durant le [v] alors qu'il n'y en a pas durant la prononciation du [f]; le [v] est sonore alors que le [f] est sourd. Nous appelons ce phénomène "la sonorité d'une consonne".

Notons aussi que certaines des glides sont labialisées, c'est-à-dire que les lèvres sont projetées vers l'avant durant leur prononciation. Seul [j] n'est pas labialisée parmi les glides. Ce sont les seules consonnes ayant cette propriété (la labialisation) qui est habituellement réservée à certaines voyelles (et qu'on nomme alors "l'arrondissement").

Les consonnes de l'anglais sont comparables à celles du français. Nous nous limiterons ici à décrire les différences générales entre les allophones anglais et français.

D'abord, l'anglais n'a pas l'uvulaire [R], mais il a une glottale [h], qui se prononce par un resserrement des cordes vocales sans toutefois entraver complètement le canal d'air. Ensuite, le "r" anglais est totalement différent du [R] français. C'est une glide rétroflexe alvéolaire en anglais. La rétroflexion est le fait de courber la pointe de la langue vers le haut et l'arrière, donnant ainsi à la langue la forme d'une cuillère. Le [l] est aussi rétroflexe à la fin des syllabes en anglais. Les fricatives alvéolaires anglaises sont divisées en deux classes: les interdentales, où la pointe de la langue est légèrement placée entre les dents, et les alvéopalatales, qui se prononcent avec la pointe de la langue à l'arrière des alvéoles. Les occlusives sourdes ([p, t, k])sont aspirées en début de syllabe en anglais, c'est-à-dire qu'il y a une projection forcée de l'air lors de l'ouverture du canal d'air. La nasale palatale n'existe pas en anglais mais il y a une nasale vélaire qui lui ressemble beaucoup.

B- Voyelles

La classification des voyelles est différente de celle des consonnes. Comme je l'ai énoncé plus tôt dans cette section, la majeure différence phonétique entre les voyelles et les consonnes est que les voyelles sont produites avec la bouche relativement plus ouverte que les consonnes. Les glides sont souvent appelées semi-consonnes parce qu'elles sont à mi-chemin entre les voyelles et les consonnes; elles prennent cependant la place des consonnes dans la syllabe. On catégorise les voyelles selon quatre descripteurs: la nasalité, l'antériorité, l'aperture, et l'arrondissement.

La nasalité pour les voyelles est semblable à la nasalité pour les consonnes. L'ouverture de la luette permet le passage d'une partie de l'air dans le nez et ajoute ainsi une résonance nasale. Contrairement aux consonnes nasales, l'air passe aussi librement par la bouche pour les voyelles nasales. Peu de langues dans le monde utilisent la nasalité pour les voyelles, mais le français en est une. Quatre voyelles peuvent être nasales en français: une nasale antérieure non-arrondie, une nasale ouverte, une nasale postérieure et la nasale antérieure arrondie (cette dernière a disparu de certains dialectes européens). Étant donné qu'il n'y a que quatre voyelles nasales, il y a une certaine variation dans leur prononciation.

L'antériorité est le fait de prononcer une voyelle à l'avant du point central de la bouche. On fixe ce point central aux environs d'où se prononce le "e" de l'interjection d'hésitation "eh!". Ici encore, cet axe doit être perçu comme un continuum ayant à un bout les antérieures et à l'autre bout les postérieures. Au milieu se situe la catégorie "centrale'. Le français standard ne comporte pas de voyelle centrale, quoiqu'elle existe dans plusieurs dialectes nord-américains. L'anglais comporte le schwa de "the" et le v-inversé de "but".

L'aperture est l'ouverture relative de la bouche pour chacune des voyelles. Les voyelles fermées nécessitent une fermeture de la bouche presque aussi prononcée que pour une consonne fricative. Les voyelles ouvertes sont produites par l'abaissement de la langue tout au bas de la bouche. Les voyelles mi-ouvertes et mi-fermées sont entre les ouvertes et les fermées. Il faut ici prendre l'aperture comme un continuum, c'est-à-dire que le point milieu a été artificiellement fixé pour simplifier la catégorisation, mais qu'en réalité, il y a de la variation de ce point.

L'arrondissement est une catégorie similaire à la labialité des consonnes. Il s'agit de projeter les lèvres vers l'avant pour ouvrir la cavité labiale, ce qui ajoute une résonance plus grave. L'arrondissement a une grande importance en français, comme nous en discuterons en classe.

Il existe un type de voyelles qui ne se retrouve pas dans le tableau des voyelles: les diphtongues. Il s'agit de voyelles dont le degré d'aperture (et souvent aussi le lieu d'articulation) varie durant la prononciation de la voyelle. L'anglais américain possède trois diphtongues amenant une différence de sens. Le français standard n'en possède aucune, mais le français du Canada en a plusieurs qui varient selon la région et la classe socio-économique des locuteurs. Le mot "bière" prononcé [bjajR] est un bon exemple de diphtongue.

Les voyelles françaises sont plus difficiles à acquérir que les consonnes pour l'apprenant-e de langue seconde. Le principal problème est que les voyelles françaises sont relativement plus tendues que les voyelles de la plupart des autres langues. Par tendues, nous signifions que la tension dans les muscles des joues, de la langue et des lèvres est plus grande. Ainsi, les voyelles fermées sont prononcées [I], [Y] et [U] si elles sont relâchées par l'apprenant-e et respectivement, les voyelles mi-fermées sont prononcées mi-ouvertes et les mi-ouvertes sont prononcées presque ouvertes, amenant de la confusion entre les voyelles. Par ailleurs, les voyelles antérieures arrondies n'existent pas en anglais. En anglais, certaines voyelles sont plus longues que d'autres (les voyelles tendues). La différence de durée entre, par exemple [i] et [I] est parfois plus importante pour les locuteurs que la différence d'articulation. En français, c'est l'environnement phonétique qui détermine en majeure partie la durée des voyelles.

Il existe un ensemble de symboles qu'on peut ajouter aux caractères API pour modifier légèrement la prononciation du son original. On appelle ces symboles des diacritiques.


Exercice

Transcrivez en alphabet romain (lettres normales) la phrase suivante: (solution)

Pour plus d'information...


  Mis à jour en août 2002
© Martin Beaudoin, 1998