5. Phonologie

Le but de la phonologie est d'établir quelles sont les classes de sons qui sont importantes dans la communication pour une langue donnée et d'expliquer la variation entourant ces classes. Le modèle qu'on construit alors des sons de la langue doit être aussi économique que possible (c'est-à-dire qu'il doit comporter aussi peu de phonèmes et de règles que possible) tout en maintenant les oppositions de sens réelles de la langue. Il est évident par ailleurs que les particularités physiologiques de l'humain déterminent en partie ce modèle, ne serait-ce que de déterminer que toutes les langues doivent contenir des voyelles et des consonnes.

Un des aspects notables en linguistique est qu'il y a une très grande variation des structures. Ceci est surtout remarquable en phonétique. En effet, on remarque par exemple que, si on demandait à quelqu'un de prononcer un mot dix fois, chaque occurrence serait prononcée légèrement différemment. Il existe simplement une variation autour des unités phonétiques. On peut s'imaginer cette variation comme étant la variation qui se crée lorsque l'on joue aux dards; il est évident que l'on va rarement tirer deux dards exactement au même endroit dans une même partie. Par ailleurs, vous pouvez très bien vous adapter à un changement d'emplacement du jeu, tout comme vous comprendrez les différents dialectes de votre langue. Ceci est possible parce que nous établissons des catégories générales dans lesquelles les sons s'intègrent aussi bien qu'ils le peuvent. Nous appelons ces catégories des phonèmes. Nous mettons les phonèmes entre barres obliques pour les distinguer des allophones puisque les phonèmes impliquent une élimination de la variation. Il y a toujours moins de phonèmes que d'allophones dans une langue.

On définit le phonème comme étant un son langagier amenant une opposition de sens. On pourrait comparer ce phénomène à un filtre, le crible phonologique. On peut prouver que deux sons constituent des phonèmes distincts s'il existe au moins une paire minimale pour cette opposition phonologique. Les mots "bon" et "pont" constituent une paire minimale parce qu'ils ne diffèrent que par un son (/p/ et /b/), parce que ces sons sont comparables (deux occlusives bilabiales, une sourde, l'autre sonore) et que les mots ont des sens distincts. Il faut s'assurer que ces trois conditions sont remplies pour parler d'une paire minimale (et donc pour qu'il y ait opposition phonologique). Notons que les mots qui constituent une paire minimale doivent être constitués du même nombre de sons. Mentionnons aussi qu'une paire minimale peut être centrée sur des voyelles ou des consonnes et que pour être considérés comparables, des sons doivent s'opposer par un seul descripteur (sonorité, antériorité, etc.). Rappelons-les:

Mini-exercice
Trouvez trois paires minimales en français:
Nom :

Adresse électronique :

On doit procéder par étapes pour établir les phonèmes d'une langue et pour décrire la variation autour de ces phonèmes. Habituellement, le matériel linguistique auquel les linguistes font face se trouve sous forme de listes de mots, ce qu'on appelle le corpus. Le corpus doit essentiellement comprendre les mots de la langue étudiée transcrits en API avec autant de précision que possible et la traduction de ces mots dans une langue connue des linguistes au travail. Sans le sens (qu'on appelle la glosse), il est impossible d'établir si une différence de sons amène une différence de sens. Vous trouverez ci-dessous un corpus limité pour une langue fictive (le galonais). On utilise parfois des langues fictives par souci pédagogique. Par ailleurs, il est important de savoir qu'on interprète un corpus comme si on ne connaissait rien de la langue et comme si le corpus était représentatif de toute la langue. Ainsi, si on vous donnait un corpus français comportant une vingtaine de mots, vous devriez les analyser en prenant pour acquis que les mots donnés respectent l'ensemble des structures du français, même si vous observez que c'est faux; on joue le jeu puisqu'il s'agit d'exercices pédagogiques visant à parfaire la méthodologie de travail.

Voici une technique d'analyse phonologique:


1. Répertoriez les allophones qui correspondent aux aspects étudiés ainsi que l'environnement dans lequel ils se trouvent.

2. Comparez le sens des mots: les mots ayant le même sens mais se prononçant différemment impliquent ce que nous appelons une variation libre. C'est une variation peu prévisible amenée par des facteurs sociaux tels le niveau de langue, le dialecte, les particularités physiologiques du locuteur, etc.

3. Toujours en tenant compte du sens des mots, portez votre attention sur les mots dont le sens est différent mais qui se ressemblent phonétiquement. Pour établir que deux mots constituent une paire minimale, il faut que tous les sons des deux mots soient identiques sauf pour un seul son qui ne diffère que par un seul aspect.

4. On peut observer dans certains corpus que certains allophones se retrouvent dans un environnement phonétique mais sont absents de d'autres environnements phonétiques. Ce n'est pas le cas avec le galonais. Ce qui se produit est en réalité que les deux (ou quelques fois trois) allophones constituent des prononciations différentes d'un même phonème. Ces différences proviennent des différences d'environnement phonétique. Par exemple, le son /t/ en français canadien devient [ts] devant /i/ et /y/ comme dans "tissue". Nous appelons ces cas des distributions complémentaires. Ceci donne lieu à des règles de distribution puisque cette variation est régulière et prévisible.


La syllabe

La syllabe est une composante importante de la phonologie. Son étude consiste à déterminer comment les allophones sont prononcés en groupes divisibles à l'intérieur du mot. Le type de groupement varie de langue en langue, d'où l'importance pour l'apprenant-e de langue seconde d'en connaître la structure. De plus, la syllabe fait partie de la phonologie puisque personne n'a réussi à isoler l'aspect phonétique qui permettrait de diviser les suites de sons en syllabes, malgré que presque tous aient une idée de ce qu'est une syllabe. La syllabe est composée en théorie de trois parties: l'attaque, le noyau et la coda. L'attaque est la première partie de la syllabe; elle est composée de consonnes. Le noyau est la partie centrale et essentielle de la syllabe; il est composé de voyelles. La coda est la partie finale de la syllabe et elle est composée de consonnes. L'attaque et la coda ne sont pas essentielles à la syllabe (une syllabe peut n'avoir qu'un noyau, comme pour le mot "eau").

                            

Prenons le mot "parler". La première syllabe du mot est /paR/ où on retrouve une consonne en attaque (/p/, "p"), une voyelle au noyau (/a/, "a") et une consonne dans la coda (/R/, "r"). Cette syllabe est dite fermée parce qu'elle a une coda. La seconde syllabe est /le/ qui est composée d'une attaque (/l/, "l") et d'un noyau (/e/, "er"). Cette syllabe est dite ouverte parce qu'elle n'a pas de coda. En résumé, une syllabe doit obligatoirement comporter un noyau, et elle peut aussi avoir une attaque et/ou une coda; en revanche, une attaque ou une coda peut comporter deux ou trois éléments (on parle dans ces cas d'attaques et de codas branchantes). Par exemple, le mot français "strict" contient une syllabe: /stRikt/. L'attaque est constituée de trois consonnes (attaque complexe: /stR/) et la coda comporte deux consonnes (coda complexe: /kt/). Pour revenir sur les glides, nous pouvons voir ici qu'elles ne peuvent pas faire partie du noyau.

Le français a une syllabe habituellement ouverte. Quatre-vingt pour cent des syllabes en français sont ouvertes. Du vingt pour cent qui reste, près de la moitié sont des syllabes qui se terminent par /R/. On peut donc affirmer sans trop avoir peur de se tromper que si l'on trouve une consonne entre deux voyelles comme dans le mot "ami", la consonne fera partie de la seconde syllabe. En effet, la syllabe tentera de trouver une attaque et éviter d'avoir une coda. On trouvera même des syllabes dont l'attaque se complexifie pour éviter la coda dans la syllabe précédente (e.g. "Australie" qui peut se diviser soit comme "Au-stra-lie" soit comme "Aus-tra-lie" ou "pesticide" qui peut faire "pe-sti-cide" ou "pes-ti-cide'). Cela n'est possible que si la consonne qui constitue la première consonne d'un groupe de trois en attaque est un /s/.

Par ailleurs, toutes les séquences de phonèmes ne sont pas acceptables dans toutes les langues. En français, par exemple, un mot comme "tzopé" ne serait pas acceptable parce qu'on ne peut trouver en français une séquence de consonnes en attaque ou en coda dans laquelle l'une serait sonore et l'autre sourde (sauf avec [l] ou [R]). On appelle ces limites des contraintes phonotactiques: il s'agit de limites portant sur la combinaison et la constitution d'allophones dans une langue donnée. Évidemment, les contraintes varient d'une langue à l'autre. Une contrainte phonotactique ne s'appliquera habituellement pas si un mot est emprunté d'une langue ne comportant pas cette même contrainte phonotactique (c'est la seule occasion). Cependant, même dans ces cas, il y a adaptation des sons du mot emprunté pour respecter les contraintes phonotactiques de la langue. Pensons au mot anglais "tire" qui se prononce en français canadien /ta jr/ où il n'y a pas de voyelle, ce qui n'est pas permis en français.

La phonologie est utile pour comparer les systèmes phonologiques de langues différentes, ce qui peut aider dans l'enseignement de langues secondes. Il est aussi essentiel de pouvoir catégoriser les sons d'une langue pour le bon fonctionnement des systèmes de compréhension automatique de la parole. D'un aspect plus global, il est difficile autrement que par la catégorisation de comprendre comment s'apprend la langue maternelle. Imaginez ce qui se passerait si tous les allophones que l'on entend étaient mémorisés pour créer de nouveaux mots. Nous aurions en tête des centaines de fois le même mot prononcé de façon différentes.


Exercices

Considérez les exercices suivants en tenant compte du fait que les doubles points signifient qu'il y a allongement de la voyelle ou de la consonne qui précède:

(indice)

Pour plus d'information...


  Mis à jour en août 2002
© Martin Beaudoin, 1998