9. Sociolinguistique et dialectologie

Une société se divise en classes, en groupes et en sous-groupes de toutes sortes et chaque division est empreinte de valeurs sociales. L'appartenance à un groupe ou à un autre est plus souvent qu'autrement marquée par des traits langagiers. Nous étudierons ici les divisions et les interactions entre ces différents groupes. Nous examinerons aussi les différents outils que certains groupes utilisent pour maintenir des pouvoirs préalablement établis.

Variation

Nous avons vu dans les modules précédents que la variation linguistique est très grande. Malgré que chaque personne ait ses propres variations à l'intérieur d'une même langue, il y a des similarités importantes dans la façon de parler des membres d'une communauté donnée qui les distinguent des membres des autres communautés parlant la même langue. La variation régionale s'appelle dialecte (ou variation dialectale). Tout en restant mutuellement compréhensibles, deux dialectes d'une même langue entretiennent des différences qui permettent aux locuteurs de les démarquer des locuteurs des autres dialectes. Cet état de fait tient d'une part au besoin d'identité à un groupe spécifique par les individus qui le composent et d'autre part au développement naturel d'une langue qui évolue par son usage de façon différente dans différentes régions.

On distingue la langue du dialecte en cela que deux locuteurs de dialectes différents d'une même langue peuvent se comprendre mutuellement alors que deux locuteurs de langues différentes ne peuvent pas se comprendre. En réalité, on peut imaginer que divers dialectes se greffent ensemble pour former une langue puisque tous les locuteurs de cette langue ont un dialecte donné et qu'aucun dialecte est en soit meilleur qu'un autre. Il est donc normal que certains dialectes soient moins facilement mutuellement compréhensibles que d'autres. Néanmoins, l'important est qu'en général, les locuteurs de ces dialectes se comprennent. En fait, presque tous comprennent plus d'un dialecte de leur langue.

L'évolution normale des langues en isolation et les contacts interlinguistiques donnent parfois naissance à de nouvelles formes de parlers. Nous appelons initialement ces phénomènes des pidgins. Les locuteurs se créent une nouvelle façon de communiquer à partir de deux ou trois langues pour mieux fonctionner malgré la diversité de langues maternelles. Cette situation se produit fréquemment dans les îles du sud du pacifique. Les locuteurs de ces pidgins ne les utilisent pas à la maison; ce sont des langues de travail, de fonctionnement social. Il n'y a donc habituellement pas de création artistique en pidgin. Puisque les pidgins sont relativement jeunes, ils évoluent rapidement. Avec le temps, il arrive fréquemment que l'usage de ces pidgins persiste et que leurs structures se stabilisent. On parle alors de créoles. Ceux-ci sont parlés à la maison et ils sont employés dans la création artistique. Les créoles constituent ainsi la langue maternelle d'une partie importante de la population des régions où elle se trouve. Il existe beaucoup de créoles dans le monde, comme le créole d'Haïti ou le cajun de la Louisiane. Le créole deviendra langue lorsqu'il a obtenu un statut international (habituellement s'il devient la langue officielle d'un pays).

À l'intérieur d'un même dialecte, il existe aussi de la variation. La plus frappante est certainement la variation appelée registre (ou variation sociolectale). Il est clair qu'on ne parle pas de la même façon dans toutes les circonstances. Par exemple, dans notre société, on ne s'adresse pas de la même façon aux députés du Parlement qu'aux clients du Bar-du-coin-de-la-rue. S'il existe des exceptions, ce n'est que pour renforcer la conscientisation de la règle. Les registres d'un dialecte peuvent se diviser en quatre ou cinq niveaux de formalisme. Comme pour le dialecte, tous connaissent plusieurs registres (ou niveaux de langue). Ces registres sont habituellement associés à des classes socio-économiques spécifiques, ce qui donne naissance à des sociolectes. Les sociolectes servent à identité du statut socio-économique des locuteurs d'un dialecte.

Il existe aussi une variation liée au sexe des locuteurs et des interlocuteurs. Dans les communautés francophones et anglophones du Canada et des États-Unis par exemple, plusieurs caractéristiques sont associées aux membres féminins:

Plusieurs de ces caractéristiques sont fondées sur des stéréotypes que des études scientifiques ont détruits. Par exemple, Fishman a démontré que, dans un couple, deux tiers des suggestions retenues viennent de l'homme, même si la femme fait deux fois plus de suggestions que l'homme. D'autres chercheurs ont démontré que le temps de parole occupé par les hommes est plus élevé que celui des femmes, bien que les participants même de ces conversations aient l'impression contraire. De plus, 96% des interruptions sont faites par les hommes contre 4% par les femmes (et seulement la moitié des interruptions faites par les femmes réussissent).

Il existe même des société dont on a dit que les hommes et les femmes d'une même communauté ne pouvaient pas se comprendre (certains diront que c'est vrai partout...) et parlaient des codes différents. C'est présumément le cas des autochtones Koasati et Biloxi (langues mortes). Cet état de fait est douteux puisque cette situation impliquerait que les jeunes garçons ne comprenaient pas leur mère avec qui ils passaient une partie importante de leur enfance.

La variation sociale et individuelle est importante pour plusieurs raisons. D'abord, elle sert à l'identification des locuteurs à leur communauté propre: le sentiment d'appartenance. Elle sert aussi à l'évolution du dialecte et de la langue elle-même. Ensuite, elle sert à l'établissement et au maintien de classes sociales et de pouvoirs établis. Finalement, la variation sert aussi à la mise en évidence des différences de contexte. Somme toute, parler un sociolecte donné d'un dialecte donné dans un contexte donné, c'est d'une part prendre une position politique en cela que l'on affiche son appartenance à un groupe social donné. D'autre part, c'est prendre part à l'évolution de sa langue puisque parler une langue, c'est se l'approprier et l'adapter à ses besoins propres de communication.

Diglossie et alternance de codes

La diglossie est une situation linguistique relativement stable où une communauté utilise deux codes distincts (ou deux variétés d'un code) dans des situations et des contextes distincts. Il peut s'agir de langues ou de dialectes différents. Ainsi, les gens peuvent parler une langue dans les occasions sociales et une autre au travail. Les statuts qui sont associés aux codes divergent souvent grandement. Les enfants vivant dans des communautés diglossiques apprennent généralement la forme moins standard à la maison puis apprennent la forme standard à l'école. Plusieurs exemples existent dans le monde:

Les situations diglossiques et bilingues amènent souvent une situation appelée l'alternance de codes: le locuteur change de langue durant la production d'un énoncé. L'alternance porte habituellement sur un syntagme entier ou plusieurs syntagme et les composantes prosodiques de la phrase ne laissent pas transparaître le changement. Les interlocuteurs d'une même communauté où l'alternance de code existe comprennent aussi bien avec ou sans alternance. Il existe des règles qui gèrent l'alternance et ces règles varient d'une communauté à l'autre. Il importe de voir l'alternance de code comme une stratégie de communication plutôt que comme une méconnaissance des langues parlées.
Exercice

Analysez le corpus de créole dominiquais (le créole est en transcription phonétique). Ce créole est basé sur le français. Quelles sont les ressemblances et les différences phonétiques, morphologiques et syntaxiques entre le français et ce créole? Pourriez-vous prendre part à une discussion en créole dominiquais?

Pour plus d'information...


  Mis à jour en août 2002
© Martin Beaudoin, 1998